yannick guédon
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a _ _ _ _ _ _ _
2014
version en extérieur


> écouter la documentation radiophonique diffusée dans le cadre de l'émission 'Les Voies du Bruit Blanc' - Radio Campus, Angers

version en intérieur
Texte extrait de : TALES OF SONIC DISPLACEMENT , le catalogue publié par le réseau de recherche et de résidence SoCCoS (Sound of Culture – Culture of Sound)

Nous sommes le samedi 2 mai 2015 et je m'apprête à jouer la pièce a _ _ _ _ _ _ _ dans la chambre du gîte où je suis hébergé, à Açores, hameau de sept habitants sis à la toute fin d'une route de campagne. Le gîte est situé à la lisière du hameau, au centre du bord intérieur d'un méandre d'une rivière, à l'à-pic d'un promontoire rocheux. La chambre, au premier étage du gîte, offre de multiples points de vue sur la vallée grâce à ses nombreuses ouvertures : une porte et une fenêtre à l'Est, deux fenêtres au Sud et trois autres à l'Ouest. Ainsi, on peut voir la rivière s'écouler d'Ouest en Est vers le village de Sul. Son son est très présent et ce phénomène est renforcé par les différentes retenues d'eau le long de son cours.

Alors que les spectateurs entrent dans la chambre, je les invite à s'installer où ils le souhaitent, sur les lits, chaises, coussins et tapis mis à disposition. La porte et les fenêtres sont fermées. Les fenêtres sont couvertes de leur rideau de coton blanc, qui laissent pénétrer la lumière du jour mais occultent la vue sur le paysage alentour. Les sons environnants sont perceptibles, toutefois de manière très étouffée. Avant de commencer la pièce, j'indique aux spectateurs qu'à partir du moment où j'aurai commencé à jouer, ils pourront sortir quand ils le veulent. Une manière de leur laisser libre choix quant à la fin de la pièce que je jouerai pendant une heure et demi.


Le concert peut débuter.

> écouter un extrait du concert

J'ouvre l'armoire, en extrais mon dessus-de-viole, puis m’assois dos au côté Nord, seul côté ne possédant pas d'ouvertures sur l'extérieur.
Je joue d'abord un premier coup d'archet sur la corde grave de la viole - silence - puis deux coups d'archet sur la même note - silence.
Je me lève alors pour ouvrir la porte située à ma gauche, à l'Est. Le son d'une des installations de Pierre Berthet entre de manière plus franche dans la chambre. Un drone produit par un fil métallique qui met en vibration une petite cabane de tôle abandonnée dans le jardin. Il prolonge la note jouée à la viole.

Je retourne ensuite à ma place puis reprends la série entamée en jouant cette fois trois coups d'archet – silence - puis quatre coups d'archet – silence.
Je me lève de nouveau pour ouvrir la fenêtre à droite de la porte, qui donne sur le hameau. De celle-ci, on peut souvent voir une femme balader son troupeau de moutons, entendre le chien aboyer dès qu'une personne passe devant sa maison. Le son d'une autre installation de Pierre Berthet nous parvient plus clairement : elle se joue de gouttes d'eau, déviées d'une canalisation, qui tombent sur des objets résonnants.

Je retourne à ma place, joue cinq coups d'archet – silence - puis six coups d'archet – silence. Me lève pour ouvrir la fenêtre à droite de la première.
Le son de la rivière devient beaucoup plus présent et un panorama plus complet s'ouvre sur le bas de la vallée et sur les maisons du hameau, à quelques centaines de mètres de là.

Je poursuis ce processus jusqu'à la fin du concert. À chaque fois, j'ajoute un coup d'archet à la série précédente. Et, toutes les deux séries, j'ouvre une fenêtre, révélant progressivement le paysage qui nous entoure et le rendant de plus en plus perceptible. Lorsque j'ouvrirai la première fenêtre côté Ouest, Helena Espvall entamera son concert au violoncelle amplifié, de l'autre côté de la rivière, à flanc de colline.
Ainsi trois pièces interagiront : l'installation de Pierre, le concert de Helena et ma propre proposition, tout cela soumis aux aléas des sons environnants.

Au dessus-de-viole, c'est toujours la même note qui est jouée, mais au fur et à mesure de l'avancée de la pièce, le son est nourri d'autres sons. Ceux de ma voix en l'occurence, dont je fonds la note fondamentale dans celle de la viole, et qui graduellement, développe la série d'harmoniques naturelles. À chaque coup d'archet, correspond une harmonique vocale de cette série. Les premières harmoniques soulignent celles de la viole ; les suivantes émergent peu à peu du son de la viole pour devenir plus perceptibles.
La partition pourrait s'écrire simplement de cette façon :

1
1_2
ouvrir la porte
1_2_3
1_2_3_4
ouvrir la première fenêtre
1_2_3_4_5
1_2_3_4_5_6
ouvrir la deuxième fenêtre
1_2_3_4_5_6_7
etc.

Chaque numéro correspond à un coup d'archet et au numéro afférent de la série harmonique. Il y a donc un retour perpétuel au début de la série, une manière d'approfondir l'écoute de ce qui a déjà été joué mais pas nécessairement entendu. Car on ne perçoit pas nécessairement tout de suite que la coloration progressive du son de la viole est produite par les harmoniques de la voix.

Une fois toutes les fenêtres ouvertes, je continue la partition et amorce, dans le même sens, la fermeture de celles-ci. Ces fermetures généreront une autre configuration des ouvertures - si la première fenêtre ouverte était celle donnant sur l'Est, la dernière sera celle située à l'Ouest.

Après avoir fermé la dernière fenêtre, je dépose la viole dans l'armoire.

Addendum

Quelques jours avant de jouer cette performance, voici ce que je découvrais :

“Quoi qu'il en soit, le paysage apparaît dans la peinture européenne vers 1420, en Flandre, littéralement par la fenêtre. Dans cette « veduta intérieure au tableau » - par exemple celle qui ouvre sur une ville, au fond de La Madone a l'ecran d'osier, de Robert Campin, le Maître de Flémalle -, Alain Roger, dont je suivrai ici l'interprétation, voit «tout simplement, l'invention du paysage occidental. La fenêtre est en effet ce cadre qui, l'isolant, l'enchâssant dans le tableau, institue le pays en paysage.»”
Augustin Berque, in Les Raisons du paysage, de la Chine antique aux environments de synthèse.
Paris, Hazan, 1995
Détail de La Madone à l'écran d'osier, Robert Campin (National Gallery London) & Vue sur Açores de la chambre du gîte.